Entretien avec Doria Rey, Directrice exécutive de « GoMediCAL », sur l’apport des start-ups dans le secteur de la santé en Afrique

Next Einstein Forum: Pourriez-vous nous expliquer les raisons qui vous ont incité à lancer « GoMediCAL» et comment évaluez-vous son impact aujourd’hui?

Doria Rey: GoMediCAL était un produit de l’entreprise « Open SI », créé par Gilles Kounou. Lorsque j’ai rejoint cette entreprise en 2018, nous avons décidé de faire de ce projet une entité à part dont j’ai pris la tête en tant que Directrice exécutive. J’ai donc développé le produit avec une équipe et dirigé la start-up que vous connaissez aujourd’hui. À l’heure actuelle, elle représente plus de 18000 utilisateurs. Je pense donc que le produit a été adopté par bon nombre de béninois et nous travaillons quotidiennement pour que ce nombre augmente. Le service que nous offrons permet indiscutablement de rapprocher les patients des médecins, et ainsi de faciliter le parcours sanitaire dans un contexte où, malheureusement, la population rencontre des difficultés pour accéder au système de santé et recevoir  un bon service.  

Quels sont les ingrédients de votre succès?

D.R.: Notre succès est le résultat de notre volonté à mettre à la disposition de la population un outil complet qui leur permet d’améliorer leur qualité de vie à travers une bonne prise en charge sanitaire.  Tout d’abord, nous avons une équipe multidisciplinaire qui œuvre quotidiennement et avec conviction pour offrir un produit et un service de qualité. Hormis le développement des fonctionnalités qui s’appuie sur des besoins réels, nous offrons un accompagnement et un suivi sur le terrain, aussi bien pour les patients que pour les médecins, dans l’utilisation de la plateforme, ce qui instaure une certaine confiance. Ensuite, nous misons beaucoup sur la communication, aussi bien digitale via nos différents réseaux sociaux, que sur le terrain lors de nos séances de sensibilisation ou de dépistage.  Pour finir, nous proposons le paiement pour soi ou pour un proche via les moyens de paiement électroniques usuels tels que le mobile money ou encore la carte bancaire. Cela permet de pallier à la pauvreté monétaire des patients qui ont du mal à se faire soigner à cause du manque d’argent. Même à l’étranger, je peux prendre rendez-vous et payer la consultation d’une personne tierce au Bénin.

Créer son entreprise en Afrique demande de s’adapter à un contexte. Quels sont les éléments qu’une entrepreneure doit prendre en compte avant de lancer son affaire sur le continent, notamment dans le domaine de l’e-santé?

D.R.: Le contexte béninois n’est pas simple, surtout pour une femme, et faire adopter de nouvelles habitudes l’est encore moins. Je pense qu’en temps qu’entrepreneure, il faut déjà croire en son produit et en son utilité pour les autres. C’est un moteur qui permet à chaque entrepreneure d’avancer malgré les embûches. Je suis persuadée que même si c’est difficile et qu’il y a beaucoup de barrières, il y a toujours des personnes bienveillantes sur le chemin qui vous aident, qui vous accompagnent et qui vous soutiennent.  L’e-santé est en plein essor en Afrique de l’Ouest parce qu’on commence à prendre conscience des limites de la «prise en charge conventionnelle », comme on l’a toujours connu. Il faut éviter de copier/coller ce qui se fait en occident et prendre en compte les réalités du terrain dans le développement d’une solution. Et bien entendu, croire en soi!

Selon les chiffres, les start-ups de l’Afrique francophone ont plus de mal à lever des fonds par rapport aux entreprises de la zone anglophone. Pourquoi ? Comment avez-vous trouvé les financements nécessaires au lancement du projet «GoMediCAL» et à quelle hauteur?

D.R.: Il y a déjà une grande différence entre les startups de l’Afrique francophone et les anglophones, c’est la prise de risque. En effet, l’Afrique anglophone a plus de facilité à prendre des risques et faire confiance dans les idées – aussi bien pour les porteurs de projet, que pour les investisseurs -, contrairement aux  francophones qui restent plus frileux. C’est dans les gênes! Les investisseurs restent donc encore beaucoup trop sur leurs gardes. Ils vont par exemple souhaiter avoir plus de garanties de la part du porteur de projet. C’est ce qui selon moi explique cette différence. GoMediCAL est principalement financé par Open SI, l’ex entreprise « mère » qui accompagne les organisations dans leur transformation digitale. C’est donc grâce aux projets d’Open SI que la startup est financée. Cependant, nous avons reçu également, durant notre parcours, du financement et de l’accompagnement d’organismes tels que le Fonds d’équipement des Nations unies (FENU) voire le programme « Afric’Innov » de l’Agence française de développement (AFD).

Tant avec la pandémie du Coronavirus, que lors de l’épidémie d’Ebola en 2014-2015, les femmes africaines courent un plus grand risque d’infection à cause de leurs rôles prédominants d’aidantes et de professionnelles de santé, selon le Fonds des Nations Unies pour la population (FNUAP). Le numérique peut-il contribuer à réduire ce danger?

D.R.: En toute honnêteté, je ne sais pas si le numérique peut changer la donne. En revanche, le risque encouru peut être diminué du simple fait que le numérique permet de réduire le contact voire de le supprimer dans le cadre de la téléconsultation notamment. Cela vaut aussi bien pour les hommes, que pour les femmes!

Dans une récente analyse, le fondateur de StartupBrics, Samir Abdelkrim, a souligné l’importance des entreprises dans l’e-santé pour remédier aux manques dans le secteur sanitaire de la part des acteurs publics, notamment dans le cadre du COVID-19 en Afrique. Partagez-vous son avis?

D.R.: Oui, totalement. Cependant, encore faudrait-il que les acteurs gouvernementaux accompagnent ces entreprises. 

De quelles manières?

Comme évoqué précédemment, le manque de financement demeure un point crucial. De ce fait, les autorités devraient s’atteler à la mise en place d’aides financières par le biais de la création de bourses, de fonds spécifiques voire de crédits d’impôt, pour ne citer que ces éléments. Ensuite, elles devraient mieux valoriser les startups et les porteurs de projets et leur donner une meilleure visibilité afin de développer la culture de l’innovation, notamment dans le secteur de l’e-santé. Autant de pistes, parmi d’autres, qui permettraient de mettre plus en valeur la créativité de la jeunesse africaine et de tirer avantage d’une des plus grandes richesses que possède le continent, son capital humain.

Comment les start-ups peuvent-elles contribuer à améliorer le système hospitalier sur le continent?

D.R.: les start-ups africaines ont certainement un rôle à jouer à plusieurs niveaux. Grâce au paiement par un tiers par exemple, elles peuvent aider à la prise en charge financière de la santé pour les plus démunis. La géolocalisation des cliniques avec des données telles que le taux de remplissage des lits d’hospitalisation ou encore savoir dans quel centre se rendre pour une pathologie précise sont, entre autres, des domaines supplémentaires dans lesquels des entreprises, comme la nôtre, sont susceptibles d’apporter une assistance concrète dans le secteur hospitalier africain.

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