Le COVID-Organics, un remède dont l’efficacité reste à prouver? Le Professeur Adegnika, Directeur du Centre de Recherches Médicales de Lambaréné (CERMEL) au Gabon livre son point de vue

Next Einstein Forum : Le nombre de cas de Covid-19 est pour l’heure limité en Afrique. Pour quelles raisons?

Ayola Akim Adegnika: Je ne crois pas qu’il faut se réjouir trop tôt. Certes, les chiffres sont là car l’Afrique a environ 50.000 cas de contaminations et 2000 morts, selon les statistiques livrées quotidiennement par le Centre africain de contrôle et de prévention des maladies (Africa CDC) basé en Ethiopie et cette situation peut s’expliquer à travers plusieurs facteurs à savoir, comme la disponibilité des outils de diagnostic sur le terrain et les mouvements très limités dans le continent. Il faut souligner la promptitude des gouvernements à réagir à la pandémie en adoptant les mesures de prévention indiquées. Enfin, il est aussi possible que la structure d’âge différente en Afrique par rapport aux autres continents, c’est à dire une population considérablement plus jeune, qui fait qu’on ait un nombre relatif de décès plus faible en Afrique. Cependant, des études menées sur ce sujet permettront certainement de confirmer ou non cette hypothèse dans le futur.

L’Institut malgache de Recherches Appliquées (IMRA) a récemment mis au point un traitement, appelé Covid-Organics, contre le Coronavirus. En quoi consiste-t-il ?

A.A.A.: Nous avons entendu parler de cette annonce malgache. En effet, la nature ayant horreur du vide toute thérapie qui apporte un peu de confort aux malades est considérée comme un remède potentiel. Dans ce cas, la réaction malgache ne m’étonne pas. En effet le Covid-Organic serait une infusion à base d’Artémésia annua, une plante candidate antipaludique.

Bien qu’un nombre croissant de pays commande cette substance, celui-ci laisse sceptique le monde médical. Pourquoi? Ne pourrait-il pas être un remède efficace contre le Covid-19?

A.A.A.: C’est une information que nous apprenons aussi dans les journaux. Cependant, une question cruciale mérite d’être posée. Quelles sont les assurances que détiennent ces pays sur la sécurité et l’efficacité de cette infusion pour faire sa commande. À ce jour il n’y a aucune étude, même non sérieuse, sur cette plante contre la COVID-19. Même les molécules telles que la chloroquine ou le remdesivir qui font l’actualité sur les potentiels effets contre la COVID-19 font toujours l’objet d’évaluation clinique. En effet, pour qu’un médicament ou un vaccin soit considéré utilisable par le grand public, ce dernier doit nécessairement être évalué dans le cadre d’un essai clinique en phase 3 au minimum, ce pour tester sa sécurité et son innocuité. Donc, le scepticisme de la communauté scientifique à l’égard de ce médicament entièrement promu par des non-experts et sur lequel aucune donnée n’est publique avec laquelle les scientifiques pourraient évaluer son mérite est compréhensible.

Quels sont, à l’heure actuelle, les moyens médicaux les plus efficaces contre cette maladie?

A.A.A.: Actuellement, il n’y a pas de vaccin, ni de médicament contre la Covid-19. Les moyens les plus efficaces restent la prévention, le respect de distanciation sociale et le diagnostic précoce des cas pour une prise en charge à temps des symptômes. Tous les traitements actuellement administrés aux patients n’ont pas encore fait leur preuve basée sur l’évidence. Nous  espérons que les résultats des travaux actuellement en cours, tant en Afrique, que dans le reste du monde, nous révèleront des médicaments voire des vaccins scientifiquement prouvés pour leur sécurité et  leur efficacité contre le Coronavirus.

Des intellectuels africains reconnus ont récemment publié une tribune conjointe invitant les dirigeants africains « à repenser le système de santé comme un bien public essentiel” ainsi qu’à “saisir ce moment de crise comme une opportunité afin de revoir les politiques publiques.” Partagez-vous leur avis?

A.A.A.: Je partage fortement leur avis. En réalité, nous vivons en Afrique comme si aucun danger ne nous guette. Le système sanitaire est dans un état délabré où le malade a peur de s’y rendre crainte de contracter d’autres infections. Nos dirigeants doivent considérer le système sanitaire comme un “bien public essentiel”. Cette pandémie est une leçon car nos partenaires qui nous viennent en aide lors des calamités sanitaires sont aussi touchés, ce qui nous pousse à nous débrouiller. Dans ce contexte, Il faut que les acteurs publics prennent conscience  qu’en nous donnant des moyens supplémentaires, nous serions capables de mieux gérer les pandémies éventuelles à venir car le continent dispose d’une expertise scientifique reconnue qui ne demande qu’à s’exprimer.

Ils reprochent aussi aux autorités publiques d’avoir copiés “sans souci contextuel le modèle de “confinement” et des régimes d’exception” adoptés ailleurs. Êtes-vous d’accord avec eux?

A.A.A.: Je ne suis pas tout à fait d’accord avec eux sur ce point. En effet, il s’agit d’un problème complexe et aucun pays ou région ne peut dire qu’il a trouvé la meilleure stratégie de riposte. Il est clair que la réduction des déplacements, la distanciation sociale et les mesures barrières ont un effet important sur la réduction de la transmission et devraient être mis en œuvre par chaque pays. Dans ce contexte, nous devons bien sûr apprendre de l’expérience d’autres pays, quoi qu’il n’y ait pas de solutions faciles. Nous n’allons pas attendre l’effondrement total du système sanitaire avant de réagir. Cette réaction gouvernementale peut même être considérée comme un des facteurs ayant ralenti la progression de la pandémie sur le continent. Toutefois, cette mesure a des avantages et des inconvénients. La restriction de la vie publique est une question difficile et des questions politiques et économiques doivent être prises en considération. En réalité, le risque en Afrique est de voir plus de dommages collatéraux au Covid-19.

Quels sont les modèles potentiels qui seraient les plus adéquats pour le continent?

A.A.A.: De mon point de vu, les modèles les mieux adaptés sont les restrictions de voyages, des confinements partiels, avec intensification de campagne au respect de la distanciation sociale et du port de masque en public. À cela s’ajoute des tests de diagnostic massifs réguliers et systématiques chez tous les patients suspects et la mise en place du mécanisme de tests, de tracings et d’isolation, si nécessaire. Ces mesures ont fait leur preuve en Corée du Sud, au Vietnam ou à Taïwan. Nous n’avons pas besoin de réinventer la roue, mais simplement de mettre en œuvre les meilleures pratiques connues.

 

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