5 minutes sur le Coronavirus et le rôle des start-ups africaines avec Mountaga Keita, CEO de Tulip Industries

1. Next Einstein Forum : Pourriez-vous nous expliquer les raisons qui vous ont incité à lancer le « kiosque Octopus» et en quoi consiste-t-il?

Mountaga Keita : Suite aux décès de 3 personnes proches de moi pour  erreur de diagnostic, je me suis attelé à trouver une idée pour pallier aux manques dans ce domaine dans mon pays, la Guinée. Ainsi et suite à plusieurs développements, j’ai créé Tulip Industries avec notamment le lancement d’une borne médicale. Celle-ci dispose de plusieurs fonctionnalités et permet, grâce à des capteurs  branchés sur les doigts par exemple, de révéler la fréquence cardiaque voire de déceler des cancers potentiels chez les femmes avec l’utilisation de caméras thermiques prévues à cet effet. D’autres outils technologiques intégrés dans cette machine donnent la possibilité à un patient donné d’analyser ses signes vitaux et de détecter des maladies potentielles qui, par le biais de téléconférence avec un médecin, donne accès à une consultation à l’issue de laquelle une ordonnance peut être délivrée pour une pharmacie sous forme d’un Code QR que cette dernière pourra lire. Un processus donc qui évite aux citoyens d’acheter des médicaments inadaptés et de mauvaises qualités dans les marchés ouverts de leur ville. En somme, le kiosque Octopus contribue à faire de la prévention grâce, entre autres, à ses capacités de diagnostic et d’entrer aisément en contact avec un docteur pour une auscultation. 

2.Face à la propagation du COVID-19, plusieurs pays africains, comme la Guinée, ont mis en place des mécanismes sanitaires pour enrayer la propagation de ce virus sur base d’expériences issues de pandémies passées, notamment Ebola. Ces mesures sont-elles, selon vous, à la hauteur de l’enjeu ? 

M.K. : Il faut souligner que certains pays du continent se sont vite levés  pour mettre en place des actions capables d’enrayer potentiellement cette guerre sanitaire qui arrive liée au  COVID-19 tels que le Ghana, le Rwanda voire le Maroc, pour ne citer qu’eux. Cependant et malheureusement, dans beaucoup d’autres, c’est la pagaille la plus totale. 

3.Les pouvoirs publics sont-ils suffisamment armés pour répondre à ce défi ?

M.K : Les pouvoirs publics ne sont absolument pas armés pour affronter cette pandémie qui prend de l’ampleur. Pire encore, ils négligent totalement l’apport de ceux qui peuvent les aider dans ce combat. Au contraire, ce qui les intéresse principalement, c’est de recevoir des fonds issus de bailleurs étrangers. Il y a en effet des mesures qui sont prises pour créer de petits groupes qui vont de quartier en quartier pour inspecter s’il n’y a pas de malades. Mais, à quoi cela sert. De plus, on expose ces personnes-là à l’épidémie car ce n’est pas un masque chirurgical rudimentaire qui les protègera du virus lors de leurs visites dans les nombreux foyers dans lesquels ils se rendent quotidiennement. Je le dis avec force, à l’heure actuelle, il n’y a que la technologie qui pourra aider contre cette maladie qui atteint progressivement le continent. Point final !

4.Justement, de quelles façons  les start-ups africaines actives dans les nouvelles technologies, comme votre entreprise, peuvent contribuer à pallier aux manques issus des acteurs étatiques ? 

M.K. : Comme mentionné précédemment, selon moi, seules les start-ups africaines pourraient contribuer à lutter efficacement contre cette pandémie. Aujourd’hui, les partenaires qui les aident habituellement avec des capitaux, comme les États-Unis voire la France, sont confrontés à de graves crises sanitaires et des situations extrêmement difficiles. Dans ce contexte, il ne faut pas s’attendre à ce que ceux-ci viennent en ce moment aux secours de l’Afrique car ces pays, à l’image de l’Italie, perdent chaque jours des centaines voire des milliers de personnes.  Leur priorité est aujourd’hui autre part et le continent risque, à quelques exceptions près, de se retrouver tout seul face à la crise. En d’autres termes, il n’y a aucun extra-terrestre qui viendra l’aider. De ce fait, les pays africains doivent se lever car il dispose déjà de moyens propres non-négligeables pour contribuer à faire face au COVID-19. Par exemple, de nombreux gouvernements possèdent des 4×4 qui coûtent en moyenne entre 50.000 euros et 100.000 euros. Il suffit d’en vendre un pour certainement équiper un voire deux hôpitaux. De plus, ces fonds, qui ne sont certes pas à la hauteur des grandes multinationales, pourraient néanmoins aider à financer les innovateurs qui amènent des solutions pratiques et moins coûteuses.

5.De quelles manières ?

M.K.: Avec mon équipe et vu que les kits tests sont très rares en Guinée – autour de 20.000 pour une population qui dépasse 12 millions d’habitants-, nous avons récemment lancé une tablette dotée, entre autres,  d’un dispositif thermographique et d’un outil capable de vérifier le taux d’oxygène dans le sang, ce qui permet de vérifier l’efficacité du fonctionnement des poumons. Des symptômes donc liés au COVID-19. Cette tablette contribuerait à mieux filtrer lors de l’arrivée des patients dans les hôpitaux et savoir, par exemple, lesquels d’entre eux nécessitent une assistance respiratoire. Nous avons proposé cette technologie à moindre coût aux autorités, lesquelles nous ont répondu que c’était un luxe qu’il ne pouvait pas se permettre et ils ont préféré faire la sourde oreille. 

6.Outre l’exemple du renforcement des capacités de diagnostic que vous venez de donner, quels devraient être les axes prioritaires des start-ups du continent dans le contexte actuel?

M.K.: Certainement, l’une des urgences se situe dans le développement de projets susceptibles de toucher de plus larges pans de la population au sein de pays donnés. A l’heure actuelle, la plupart des applications, certes très intéressantes par leur innovation, ne sont dirigées que vers des catégories de personnes qui ont été à l’école, ce qui ne représente en moyenne que de 30 à 35% des citoyens. Les 70% restants sont dans l’incapacité de lire et d’utiliser efficacement ces outils technologiques pour les aider, par exemple, à s’informer correctement sur la manière de se protéger au mieux contre une contamination dans le cadre du COVID-19. Une des pistes donc résiderait dans le développement de tutoriels ou de vidéos dans toutes les langues, notamment locale, pour faciliter l’accès à l’information à un nombre considérable de personnes. 

Comme vous l’avez mentionné les pays africains disposent de certains moyens financiers, dont une bonne partie est maintenant injectée dans les domaines sanitaires et économiques au vu des circonstances exceptionnelles liées au COVID-19. De ce fait, ont-ils les ressources suffisantes pour encore pouvoir débloquer les fonds nécessaires au développement des axes cités ?

M.K. : Comme évoqué auparavant, les États africains ne sont pas pauvres. Au vu des chiffres actuels qui démontrent que les cas de contamination ne sont pas si élevés, le niveau de la crise ne requière donc pas, de la part des acteurs publics, de mettre des milliards de dollars sur la table pour faire face l’urgence liée au coronavirus. De ce fait, ils possèdent les millions de dollars nécessaires au lancement des idées innovantes issues des start-ups africaines. Des fonds qui pourraient être mis à disposition directement pour aider ces dernières à pérenniser leurs projets, particulièrement dans le domaine de la santé. 

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